5 & 6 Novembre 2019

La Plaine-Saint-Denis
Docks de Paris
Grand Paris

L’innovation au service de la création

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Interview Croisée

Deux ambassadeurs sur la route de « Seine-Saint-Denis-wood »...

 

Entretien croisé entre Laurence Lascary et Stéphan Faudeux, ambassadeurs du In. La productrice de « L’Ascension » et l’organisateur du SATIS-Screen4All confrontent leurs points de vue sur la manière dont la Seine-Saint-Denis se construit aussi, aujourd’hui, comme un territoire de l’image.

 

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Laurence Lascary

Productrice De l'Autre Côté du Periph
 

Stephan Faudeux

Directeur des Salons SATIS-Screen4All

 

Entre le festival Cinébanlieue, qui du 5 au 15 novembre, prendra le pouls de la création dans les quartiers populaires au cinéma l’Ecran de Saint-Denis et le SATIS-Screen4ALLqui donnera les 5 et 6 novembre le tempo des technologies innovantes dans les médias et l’audiovisuel aux Docks de Paris à La Plaine-Saint-Denis, la Seine-Saint-Denis s’affichera plus que jamais comme un « territoire de l’image » en novembre.

Et le reste de l’année aussi comme le défendent, chacun à leur manière les deux ambassadeurs du In que nous avons réunis pour débattre de ce sujet : Stéphan Faudeux et Laurence Lascary. L’un, ex-réalisateur, est l’organisateur du très couru SATIS-Screen4ALL, la seconde dirige la société de production « De l’autre côté du périph’ » qui a produit aussi bien le long métrage « L’ascension » (1,2 millions d’entrées) que le documentaire « Partir ? » qui interroge des clandestins d'origine subsaharienne de retour au pays après l’échec de leur exil européen. Voici leur rencontre plein cadre.

 

-Pour commencer, pouvez-vous vous prêter à un « petit » exercice de présentation respective, avec un rappel au passage des liens qui vous unissent à la Seine-Saint-Denis ?

Stéphan Faudeux. Je dirige Génération Numérique, une Agence 360 qui développe une activité d’édition presse et livre, de conseil et d’organisation d’évènements dans l’univers des industries techniques du cinéma, de la télévision et des nouveaux médias. Et cela fera cette année dix ans que nous avons implanté en Seine-Saint-Denis, un premier évènement Dimension 3 qui a précédé le salon SATIS-Screen4All, le plus grand rendez-vous francophone dédié à la création et aux innovations technologiques pour les médias, le divertissement et la communication audiovisuelle -lire notre encadré. Aller en Seine-Saint-Denis pour nous, c’était le choix de rejoindre un département qui avait déjà une histoire liée au cinéma et à l’industrie technique de la création, mais c’était aussi un peu un pari… Même si, aujourd’hui, chacun est heureux de se retrouver pour le SATIS aux Docks de Paris à la Plaine-Saint-Denis. Enfin, et c’est ce qui nous réunit avec Laurence Lascary, nous sommes tous les deux des ambassadeurs du In Seine-Saint-Denis et nous relevons, chacun à notre manière, certains défis pas forcément simples : pour Laurence c’est de produire de la fiction ou des documentaires engagés et nous c’est de continuer de faire vivre dans le 93 un évènement le SATIS qui était très parisien, bref de montrer qu’il se passe des choses au-delà du périph. Pour le coup, c’est un vrai point commun avec la société de prod’ de Laurence Lascary !

-Laurence Lascary. Moi, je suis née et j’ai grandi à Bobigny et c’est aussi en Seine-Saint-Denis que j’ai décidé d’entreprendre puisque j’ai installé ma société de production successivement à Montreuil, Saint-Denis, puis encore Montreuil et nous venons de déménager à Bagnolet en anticipation de Plan Large, un futur espace de 6 000 mètres carré dédié à l’audiovisuel et au cinéma qui sera implanté dans le quartier Gallieni. Ce sera un site pensé pour nos métiers et c’est l’un des lauréats de l’appel à projets Inventons la Métropole du Grand Paris.

 

-Rentrons dans le vif du sujet maintenant : est-ce qu’on peut dire qu’il existe aujourd’hui en Seine-Saint-Denis un véritable territoire de l’image, un écosystème de l’audiovisuel ?

Stéphan Faudeux. Oui, c’est indéniable. En termes de grands secteurs, les industries techniques -plateaux de tournage, loueurs de cinéma, sociétés de postproduction ou d’effets spéciaux, les studios photos- sont largement représentées en Seine-Saint-Denis. Seules les chaînes de télé restent dans le sud Parisien, tout comme les sociétés de production « historiques » ne bougent pas des quartiers chics. Autour de la Plaine-Saint-Denis et des studios d’AMP, d’Euromedia, de Panavision, il y a donc plein de petites entreprises dans un rayon de deux ou trois kilomètres qui créent sur la partie de l’industrie technique un véritable pôle audiovisuel. Et c’est logique, car ce sont souvent l’installation de plateaux de tournage qui attirent des sociétés qui fournissent du matériel comme des moyens humains. Aujourd’hui, beaucoup de sociétés liées à l’audiovisuel qui étaient dans les quartiers huppés de la capitale ou dans les Hauts-de-Seine bougent d’ailleurs soit vers le centre de Paris ou alors vers Pantin ou Plaine Commune. Bien sûr, le coût du mètre carré est important dans ce mouvement, mais ça crée une forme de communauté de l’image, un peu comme dans le quartier de Soho pour Londres. Du coup, il y a, chez nous, une sorte de « Seine-Saint-Denis-wood » qui s’est créée, alliant l’humain, la technologie et la partie créative de l’audiovisuel. C’est un mouvement qui s’est accéléré ces dix dernières années et qui pourrait encore être porté par la perspective des Jeux de 2024.

Laurence Lascary. Moi, pour en avoir bénéficiée lorsque j’étais installée à la Cité du cinéma à Saint-Denis pendant six ans, je ne peux que confirmer : il y a dans cette partie de la Seine-Saint-Denis, autour de la Plaine, un vrai écosystème où vous trouvez dans un petit rayon tout ce dont vous avez besoin pour fabriquer vos films. Et puis, il y a « Plan Large » qui arrivera bientôt à Bagnolet et ce sera quelque chose d’assez innovant puisque le projet possède un aspect développement durable important, ce qui correspond bien à nos besoins actuels de mettre du sens dans la façon dont on veut aujourd’hui fabriquer des films. L’éco-production sera donc un point fort de Plan Large parce qu’on pourra aussi bien se former à cette problématique que recycler des décors. Après, pour continuer sur la question, je rajouterai qu’il faut aussi savoir créer son propre écosystème…

 

-Justement, vu de vos deux expériences et casquettes respectives : est-ce que l’audiovisuel est un milieu où on peut se lancer facilement aujourd’hui lorsqu’on n’a pas le réseau adéquat ? Pour évoquer ses débuts, Laurence raconte par exemple avec humour qu’elle savait que ce serait plus dur en venant « de Bobigny et en étant une femme noire, de surcroit gauchère » …

Stéphan Faudeux. Si on met à part la question des préjugés, je pense qu’il y a plus de facilités aujourd’hui parce que la barrière technologique et économique existe moins. On peut facilement faire ses preuves dans ce milieu avec des outils qui sont abordables. Par exemple, lors du prochain SATIS, on va remettre un trophée à Claude Lelouch qui vient de tourner son dernier long métrage avec un smartphone… Évidemment, il reste Claude Lelouch et c’est plus facile pour lui, mais le smartphone, c’est en tout cas l’outil que Lelouch a toujours recherché puisqu’il parle depuis des années de la caméra stylo, quelque chose de léger, qu’on a toujours sur soi. Donc, aujourd’hui, avec un téléphone et des logiciels qui sont gratuits, on peut fabriquer du contenu, le diffuser gratuitement sur des plateformes comme Facebook ou YouTube. Bref, il y a une barrière à l’entrée de ce milieu de l’image qui a sauté et elle était quand même assez forte. Il y a 25 ou 30 ans pour faire un court métrage, il fallait disposer d’une grosse équipe, se faire prêter du matériel, réunir une mise de départ assez forte. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, ce qui compte c’est l’idée. D’ailleurs, on voit bien que YouTube essaie de faire monter en compétence ses youtubeurs en leur prêtant des moyens techniques, en les formant sur l’écriture. A Clichy-sous-Bois, il y a aussi Ladj Ly dont l’école essaie d’aider des jeunes talents… Et globalement, on est aujourd’hui dans une culture plus urbaine où les youtubeurs, les réalisateurs de documentaires sont souvent issus des migrations de 2e ou 3e génération et ça crée un milieu plus ouvert. Bref, parmi tous les secteurs économiques, je pense que l’audiovisuel est celui où on rencontre une forme d’ouverture qu’on ne trouve peut-être pas ailleurs. De toute façon, c’est l’intérêt de Netflix, YouTube, Apple, Amazon d’élargir les cultures urbaines et d’avoir des profils un peu différents. C’est évidemment sur un plan purement mercantile, mais au moins ça ouvre des portes plus facilement…

Laurence Lascary. Petite précision, vous avez juste oublié l’adjectif « jeune » dans le rappel de ma citation ! Mais pour répondre à la question, je suis d’accord à 200 % avec Stéphan Faudeux sur le fait que toutes les technologies numériques ont permis à plein de jeunes d’exprimer leur créativité avec leurs portables, de faire des choses assez bluffantes rien qu’avec leur smarthphone. Et, en plus, avec un accès au public parce que le nerf de la guerre, c’est quand même la diffusion. Les plus talentueux ont aussi la possibilité de monétiser leur activité et de se consacrer à 100 % leur art. D’ailleurs, pour ces vidéos qui sont diffusées sur les réseaux sociaux ou YouTube, il y a des passerelles qui sont en train de se créer avec les institutions : aussi bien la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques qui a créé un fonds en direction des créateurs Youtube que le Centre National du Cinéma (CNC) qui lui a emboité le pas avec la création d’un autre fonds grâce aux taxes récoltées sur l’activité des GAFA-Google, Apple, Facebook et Amazon. Sur ce plan, c’est une manière d’aller vers un système vertueux…

Maintenant, une fois qu’on a dit ça, je trouve encore un peu effarant de voir toutes les barrières qui peuvent exister lorsqu’on ne vient pas du bon côté du périph ! Tout simplement parce que les décisions dans ce milieu de l’audiovisuel sont quand même prises par des personnes qui ont encore des visions assez autocentrées…

 

-En clair, le plafond de verre auquel vous vous êtes heurtée à vos débuts, existe toujours ?

Laurence Lascary. En clair, je trouve qu’il manque effectivement encore de pluralité dans les lieux de décision du cinéma. L’exemple typique, c’est Ladj Ly dont on loue beaucoup la réussite aujourd’hui. Mais, il faut aussi voir que pour lui, ç’a été la croix et la bannière pour monter « Les Misérables »…

Il n’a pas eu l’avance sur recette du CNC alors qu’il était déjà connu, que son scenario était solide. Donc, le challenge aujourd’hui, c’est de créer une pluralité de regards dans les instances de décision, y compris en Seine-Saint-Denis, un département qui porte beaucoup de talents. Moi, je milite, par exemple, pour que les aides à la création du réseaux Cinéma 93 aillent intégralement aux créateurs de Seine-Saint-Denis : il y a déjà tellement de talents qui galèrent dans ce département parce qu’ils n’ont pas forcément suivi les parcours traditionnels. Prenons aussi le film « Banlieusards » de Kery James, il s’est fait jeter de partout et au final, c’est Netflix qui l’a acheté et l’a diffusé. C’est pareil pour moi : si je réfléchis à mon parcours, c’était presque impossible que j’y arrive : vous voyez beaucoup de producteurs ou productrices qui me ressemblent ? Il n’y en a pas ! 

 

-Dans ces conditions, si je vous demande quel message vous voulez faire passer à une habitante ou un habitant de Seine-Saint-Denis qui a l’envie, la volonté de travailler dans ce milieu de l’image, vous me répondez quoi ?

Stéphan Faudeux. Le message, c’est qu’à partir du moment où on explique ses passions en rencontrant les gens ou bien qu’on pose un CV ou une lettre de motivation, on peut arriver à tout parce qu’en face il y a aussi, le plus souvent, des gens passionnés. Moi, j’ai commencé comme stagiaire en repeignant des studios, en portant des kilos de câbles, tourné la nuit, les week-ends… C’est un apprentissage qui permet de trouver sa voie : au début on regarde, on est stagiaire et si on le peut on fait une école dans les métiers de l’audiovisuel. Ce qui est important aussi, c’est d’être à l’écoute des gens qui vous ouvrent les portes et si on garde cette passion pour l’image, on y arrive !

Laurence Lascary. Moi, je dirai que l’inconscience, la naïveté vous aident beaucoup, mais aussi l’optimisme, la confiance et la persévérance ! Je peux vous dire que mes premières années ont été très difficiles et même encore aujourd’hui parce que la production est aussi, par essence, un métier extrêmement périlleux : vous remettez tout en jeu à chaque film. Mais, une fois dit ça, j’encourage les jeunes à ne rien voir comme insurmontable : moi lorsque j’étais au lycée, je me suis interdit certaines formations par rapport à leur coût alors qu’aujourd’hui beaucoup de formations sont gratuites ou ouvertes à l’apprentissage. Ensuite, le message que je voudrais passer est qu’il faut d’abord s’informer et ensuite se former. Pour trouver son école, il faut être au clair avec ses compétences et ses diplômes afin de s’orienter vers la bonne formation. Enfin, derniers conseils, il ne faut pas avoir peur de se tromper, on apprend toujours de ses expériences et il ne faut pas hésiter à parler de ce que vous voulez faire pour vous ouvrir des portes. Et aussi à être malin…

 

-Malin, mais de quelle manière ?

Laurence Lascary. En comprenant et en anticipant ce que veulent les décideurs, les personnes qui achètent pour les chaînes de télé. C’est avec cet objectif qu’en 2011, j’ai créé la Journée des jeunes producteurs indépendants en faisant venir les décideurs du cinéma et de l’audiovisuel dans différentes villes de Seine-Saint-Denis. Comme l’offre est pléthorique, pour se rassurer les producteurs ont tendance à toujours travailler avec les mêmes personnes, donc il faut créer la rencontre parce que dans ce milieu la règle c’est quand même de ne pas avoir de réponse lorsque vous envoyez un projet. Après, pas besoin de connaître 1000 personnes, il suffit juste de connaître les 2 ou 3 bonnes personnes qui feront avancer votre cause et votre projet.

 

-Stéphan parlait un peu plus tôt d’un possible effet JO 2024 sur l’audiovisuel, de quelle manière peut-il se répercuter sur le secteur de l’image en Seine-Saint-Denis ?

Stéphan Faudeux. Très concrètement, les Jeux vont permettre d’améliorer les infrastructures réseaux. Si le maillage en fibre optique est optimisé pour les Jeux, cela va permettre à de nouvelles boîtes de s’installer sur le territoire de la Seine-Saint-Denis parce qu’elles auront des gigas de bande passante à disposition. Et puis, il y a aussi de gros Datacenters qui sont présents en Seine-Saint-Denis et participent à entretenir un mouvement qui va continuer. A côté de cet aspect technique, il faut aussi voir que les villes de Seine-Saint-Denis sont devenues attractives pour les artistes, les techniciens du milieu de l’image… Et ce le sera surement encore plus avec l’effet JO.

Laurence Lascary. Moi, les Jeux dans le 93, c’est quelque chose qui me rend heureuse, je me dis que ça va faire encore plus connaître le département et puis c’est clairement une opportunité de changer l’image de la Seine-Saint-Denis. C’est l’occasion de valoriser ce département en construisant et rénovant des infrastructures, donc ça ne peut être que positif.

 

-Mais, ça ne vous donne pas l’envie de produire un film lié au sport ?

Laurence Lascary. Mais, j’ai déjà un projet, figurez-vous, autour du sport et des jeux Olympiques ! Ce sera l’histoire d’une athlète et ce serait bien qu’on le sorte en 2023 ou 2024. Mais, je ne peux pas vous en dire beaucoup plus parce que nous n’en sommes qu’au début même si on a déjà l’accord de l’actrice principale et ce sera une grande actrice française !

 

-Pour terminer, si je demande à la productrice qui a baptisé sa société « De L’autre côté du périph' » en référence au film de Tavernier sur Les Grands Pêchers à Montreuil et à l’ex-élève de l´École supérieure de réalisation audiovisuelle de me citer le film ou le documentaire, qui vous évoque immédiatement la Seine-Saint-Denis, vous me répondez quoi

Stéphan Faudeux. Personnellement, je choisirai « Delicatessen » de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro tournés dans des entrepôts à Pantin reconvertis en studio, tout simplement parce que je tournais à côté d’eux à l’époque…

Laurence Lascary. Moi, désolé, je vais être chauvine, mais je choisis le film que j’ai produit « l’Ascension » qui a quand même présenté le 93 pour ce qu’il est à la planète. On a montré le département et ses habitants avec une approche universelle puisqu’on a montré que comme ailleurs on a des émois amoureux et des challenges à réaliser… Et comme le film est aujourd’hui sur Netflix, on peut le voir partout dans le monde. Après, si je m’écarte de mon cas personnel, je choisis les Misérables de Ladj Ly, un film qui me rend fier et qui nous rend fiers en Seine-Saint-Denis. Et, en plus, il va nous représenter aux Oscars !

 

Entretien réalisé par Frédéric Haxo

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